lundi 1 février 2010

Règle #1: Etre bien accompagné

Aller au cinéma est, contrairement au visionnage d’un DVD ou au nettoyage de la façade de la maison au karsher, un acte sociable. C’est se mêler à une foule, à une ambiance, apprécier ou détester une œuvre avec ou contre le reste de la salle, gueuler sur son voisin de droite qui parle trop fort avant de s’apercevoir que c’est votre père. La réaction d’une salle face à une œuvre fait également partie prenante de ce qu’est un film, par exemple les rires masculins gênés durant une séance du sublime et bêtement controversé Martyrs de Pascal Laugier ont autant d’importance quant au message du film – et à sa portée sociale – que l’interminable et insupportable torture qui constitue toute la seconde partie du film. Le public est acteur quand le film est bien conçu – du moins conçu pour appeler à une réaction naturelle du public. Ceci m’amène donc à mon sujet : aller au cinéma c’est choisir un film mais aussi et surtout une compagnie, je parle là des gens que l’ont choisi consciemment ou par obligation familiale d’amener avec soi dans une salle de cinéma. Dans mon cas, ce choix, quand il m’est attribué – ce qui n’est pas tout le temps le cas, contrairement au choix du film, faudrait pas voire à déconner non plus, quand je vais au cinéma, c’est pour le film que je choisis – réponds à des critères très précis : ne pas parler tant que les lumières ne sont pas allumées, ne pas manger de nourriture bruyante (j’accepte la pâte d’amandes non emballée), ne pas se moquer de l’œuvre qu’elle soit bonne ou mauvaise et être capable, au sortir de la séance, d’attribuer au film un commentaire plus développé que le classique « c’était pas dégueu ». Il en faut plus pour être un « Compagnon de Cinéma Idéal » (CCI) mais remplir ces quelques critères est une condition essentielle. Dans ces conditions, vous comprendrez qu’il n’est pas forcément si aisé que cela de trouver l’alpha CCI, d’autant plus quand il ne s’agit pas de s’émerveiller devant les étrons numérisés de James Cameron.

Je vous parle de cela parce que le 22 Janvier dernier, je m’apprêtais à aller voir le dernier Frère Coen avec une demoiselle pour une première soirée en sa compagnie. Un Frère Coen n’est pas un film ordinaire, c’est comme un bon vin mais avec des images et du son. C’est toujours une objet cinématographique complexe et développant de multiples possibilités de lecture, se jouant des codes cinématographiques pour pousser le spectateur dans ses derniers retranchements, poussant au débat et aux interprétations multiples quant au sens, aux influences et au look des acteurs. A Serious Man ne fait pas exception, j’y reviendrais. Ce n’est donc pas forcément le meilleur film pour un premier rendez-vous, quelle que soit la nature de la relation que vous comptez entretenir avec le rendez-vous en question, c’est en revanche un excellent teste pour savoir sa validité en tant que CCI. J’étais donc en un sens excité à l’idée d’emmenée cette demoiselle que je ne connaissais presque pas voir un film qui, au vu de la bande-annonce, s’annonçait comme un chef-d’œuvre de non sens et de complexité, une sorte de synthèse des névroses et obsessions des deux Frères réalisateurs. Cela ressemble à une sorte de mise à l’épreuve des balles en terme de CCI, un jet dans la cage au tigre avec pour seule défense un tube de dentifrice et une mallette samsonite. Si la demoiselle en question s’en sortait avec les honneurs, je me voyais déjà l’emmener de salle en salle et débattre de l’importance des coupes franches dans la scène du dîner de Buffalo’66 de Vincent Gallo. Bon, je ne m’étendrais pas sur les détails ni les termes techniques, mais une chose en amenant une autre, je suis allé seul au cinéma. Oui…oui, ça ressemble à un lapin.

Affronter seul A Serious Man est extrêmement frustrant. Suivre les tribulations de ce père de famille juive et professeur de physique à la fois étranger chez lui et dans son travail, faisant le grand écart entre pensée physique extrêmement logique et symbolisme religieux incompréhensible pour essayer de remettre de l’ordre dans sa vie qui lui échappe complètement relève du périple cinématographique. En effet, les Frères Coen ont ici créé un univers extrêmement réaliste, cynique et froid où la vie est guidée par le non-sens. Ils donnent au « les voix de dieu sont impénétrables » ses lettres de noblesse en se livrant à une adaptation libre du livre de Job dans la fin des années 60. Ici, action et conséquences ne sont pas liées. On assiste également à une truculente critique de la religion judaïque prise au premier degré voire même à une désacralisation de la religion dans ses rites et son incapacité à donner un sens à l’univers qu’elle est censée représenter, où les paraboles semblent aussi creuses que des blagues sans chutes. L’introduction du film pousse même à voir la religion ou l’ésotérisme en général comme très dangereux quand il est pris à la lettre. Le tout est servi par un casting hors pair et une qualité formelle (montage, son, photographie…) qui a toujours été l’apanage des Coen.
Me voilà donc seul à la sortie de ce film, il fait froid et les questions sur la vie, sur dieu, sur le rock, sur les mathématiques se bousculent et je n’ai personne à qui en parler. A ce moment-là, je donnerais même un bras droit pour un simple « pas dégueu ce film » tant ce film appelle à la discussion, au dialogue, à la recherche de ses nombreuses clefs de lecture qu’elles soient culturelles, référentielles ou religieuses. La « morale » du film est que l’on est dans un monde où l’algorithme de la vie –qu’il soit spirituel ou cartésien - restera à jamais obscur. Nous avons l’histoire mais pas la règle mathématique ou la morale qui fait que tout cela fait sens. Le film est construit de la même manière et laisse le spectateur songeur. Et moi je suis songeur mais seul à la sortie de ce film, rongé par les névroses de ce personnage.

1 commentaire:

  1. Bon, c'est décidé, ton blog est adopté, tant je suis d'accord avec ton article. Sur serious man, et sur le CCI. Moi, j'ai trouvé le mien (la mienne en fait), je l'ai appelé mon amie-cinéma, mais ça l'énerve un peu, donc je vais l'appeler mon CCI, ça changera.

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