jeudi 4 février 2010

Règle #2: Savoir faire confiance

Le cinéma, comme tous les arts, dépend d’un auteur, d’un créateur qui à défaut d’être le seul maître à bord est le seul responsable à bord. D’aucun ne me justifie la qualité ou l’échec d’un film par la prestation d’un acteur, la beauté d’une bande originale ou l’incommensurable splendeur des paysages au soleil couchant. Foutaises ! Balivernes ! Si l’appréciation d’un film peut en effet passer par ces vecteurs, ils ne sont pas là par hasard, il sont là parce que le tout puissant réalisateur a choisi des les réunir ainsi et – surtout – y est parvenu. Le hasard n’existe pas, pas au cinéma tout du moins, il n’existe pas parce qu’il s’agit d’un des rares univers cohérents où Dieu a une réalité physique, le dieu d’un film est le réalisateur, il décide de temps, des émotions, de l’atmosphère… Vous voyez où je veux en venir, le cinéma est une religion polythéiste où Stanley Kubrick fait office de grand manitou et Ron Howard de l’équivalent de Salacious Crumb, la petite bête répugnante et gémissante sur l’épaule de Jabba the Hutt dans Star Wars Episode VI : Le retour du Jedi. J’en viens donc à mon point : le seul critère objectif de choix et de jugement d’un film est le réalisateur. La qualité d’un de ses films dépend tout autant du film en lui-même que de ce qu’elle veut dire dans le reste de sa création, dans la logique de son évolution créative. Ainsi, un film peut être bon en tant que tel, mais terriblement mauvais en comparaison du reste de la carrière du réalisateur – oui je pense à la fin de carrière de Tim Burton – ce qui ne change pas la qualité du film, mais modifie considérablement sa portée. Si Stanley Kubrick est aujourd’hui considéré comme le plus grand réalisateur que la terre ai chié ce n’est pas uniquement dû à la qualité formelle et artistique de ses films, mais au fait que tous ses films, sans exception, sont des chefs-d’œuvre à la fois techniques, visuels et narratifs et ce parce qu’il a prix sept ou huit ans entre chaque œuvre pour ne pas pouvoir faire de faux pas, pour ne rien laisser au hasard.


Pour en venir aux faits, je souhaite aujourd’hui parler du dernier film de Jaco Van Dormael, Mr Nobody. Jaco Van Dormael est un réalisateur atypique, il a 20 ans de carrières et seulement trois longs métrages à son actif, le film cité plus haut, Toto le héros (1991) et le Huitième jour (1996), ces deux-là ayant eu un massif soutien critique et un respectable succès public et font aujourd’hui partie du patrimoine mondial de la culture cinématographique. Le bonhomme n’est donc pas véloce, il prend son temps, se laisse bouffe par ses sujets pour mieux les recracher par la suite et surtout acceptent le cinéma pour ce qu’il est, un formidable vecteur de poésie. Inutile de dire donc qu’on attendait son Mr Nobody de pied ferme à partir du moment où on nous avait rappelé l’existence de cet obscur réalisateur belge. J’attendais ce film comme j’attendais un claque après avoir fait une bêtise, je savais que ça allait me retourner, que je n’allais pas tout comprendre, que ça allait faire mal et que ça tournerait dans ma tête pendant des semaines. Je n’ai pas été déçu.
Voilà un objet cinématographique tout à fait singulier, à la narration éparse, aux choix esthétiques affirmés et au sens obscur qui en surprendra plus d’un. Mr Nobody nous déploie la vie du personnage principal en se dégageant de quelques règles de bases de la narration comme la linéarité temporelle, l’unicité des personnages ou la distinction entre rêve, réalité et fiction pour mieux explorer toutes les possibilités de se personnage. Jaco préfère explorer toutes ces possibilités de fronts, les mélanger, les comparer, les mettre en parallèle, les torturer jusqu’à en obtenir la substance moelle, il nous présente donc son personnage de la manière la plus complète qu’il soit en nous détaillant tout ce qu’il peut être en fonction des choix de vie qu’il fait.
Bien trop malin pour nous livrer un film moralisateur ou une happy end, le réalisateur nous montre un homme qui, dans chacun de ses choix de vie, trouve une sorte de bonheur, de concrétisation de ses espoirs, il n’y a pas de mauvaise ou de bonne vie, juste une multitude de possibilités qui chacune apporte leur lot de bonheur, de malheur et de compromis. C’est donc un film sur les choix, mais aussi et surtout sur les femmes, une ode à la femme qui guide le personnage principal dans ses vies. Jared Leto, élecrtisant dans ce rôle de pantin du destin ressemble à un enfant perdu qui cherche une mère, une femme, une amie pour trouver sa voix. C’est également une œuvre sur la complexe relation père fils, sur l’amour, sur l’enfance – comme toujours avec Van Doarmel -, sur la poésie et la réalité. Une œuvre graphique et littéraire qui abandonne la linéarité pour s’approprier la forme d’un arbre généalogique où chaque branche représente la même personne après différents choix.
Ce film est une œuvre qui vient chatouiller le spectateur à des endroits inédits, avec tout le talent et la maladresse propre aux grands auteurs – qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’imagerie et la sensibilité de Terry Gilliam. Sorte de cousin sobre et onirique de The Fountain de Darren Aronofsky, mélangeant avec brio références populaires et parti pris artistique, ce film, dés sa première scène futuristique, exige l’entière confiance du spectateur, sa confiance en ce réalisateur et sa capacité à tenir un récit aussi tordu et inhabituel, à rattraper le spectateur quand il est perdu. En l’absence de cette confiance, il est presque impossible d’apprécier ce film à l’opposé des standards hollywoodiens.
Jaco Van Doarmel obtient facilement cela du public averti de fait de son glorieux passé de faiseur d’image, mais j’en viens à me demander si, venant d’un réalisateur novice ou sans passé notable, je n’aurais pas privé l’œuvre de cette attention et ouverture toute particulière, tout comme je n’aurais rien excusé au foutraque Southland Tales s’il n’avait pas été fait pas Richard Kelly, auteur du génial Donnie Darko dont je parlerais plus tard.

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