samedi 13 février 2010

Règle #4 : Remettre en perspective

Paul Haggis, il y a quelque temps durant une interview promotionnel pour son sobre et élégant Dans la vallée d’Elah, a répondu à la question « votre film est-il engagé politiquement, est-ce une œuvre ouvertement protestataire » qu’en temps de guerre, tous les films étaient engagés. Ce réalisateur et scénariste de talent soulève ici un point de vue tout à fait intéressant même s’il le fait avec l’éloquence d’un Eric Cantona – petite aparté pour vous faire partager ma joie de remarquer que Cantona ne fait pas parie du répertoire de noms propres de Office XP. Un film peut-il être jugé en dehors de son époque de son contexte géopolitique ? Exemple stupide mais efficace, prenez le nihiliste Fight Club de David Fincher, sortie en 1999 et depuis devenu film culte. Si ce film avait été fait postérieurement aux attentats du 11 septembre, il y a fort à parier d’une part que le montage aurait complètement été repris par les studios mais aussi et surtout que le film aurait été taxé d’anti patriotique/pro terroriste avec son final tout en tours effondrées et qu’il serait probablement tombé dans l’oublie des films provoques gratuites. Un film doit toujours être compris, remis dans son époque, même si son message n’a pas de limites temporelles ou géographiques, son appréciation dépend beaucoup de la capacité du spectateur à faire la gymnastique mentale entre le présent et le passé, les meilleurs films étant ceux qui s’adaptent à toutes les époques (typiquement les films de genre réussi qui ne sont que des métaphores universelles des maux de la société, Zombie de George Romero étant l’exemple le plus frappant de cet universalité).
Samedi 6 Février donc, après un copieux dîner aux frais de la princesse pour cause que c’est mon anniversaire même un mois après mon anniversaire, je me suis dirigé vers une petite salle de cinéma lilloise, l’Univers, lieux de refuges de quelques habitués de la cultures de la métropole lilloise, qui proposait ce soir là une rétrospective Tennesse Williams composée d’un seul film pour d’obscures raisons de distribution sur lesquelles je ne m’étendrais pas ici. Je ne ferais pas l’hypocrite non plus, je ne fais pas partie de la faune habituelle de l’Univers, j’y suis allé tout au plus deux fois, mais la séance était organisée par une amie qui a le don de m’embarquer où bon lui semble en habillant ses arguments d’un tumultes de mots charmants qui se bousculent à ses lèvres de la plus élégante des manières retirant momentanément de mon vocabulaire toutes locutions négatives. En d’autres termes elle est convaincante. Et me voilà donc dans cette salle de 90 places peuplée d’amis de la demoiselle en question et d’habitués de la salle nettement plus âgés pour voir un film de 1951, de Elia Kazan – qui a eu la classe et le bon goût de mettre au monde celui qui allait enfanter de la ravissante Zoé Kazan qui crevait d'ailleurs l'écran dans ses courtes scènes du film de Paul Haggis cité plus haut, et se permettait aussi en deux courtes apparitions de voler la vedette à Leonardo Di Caprio et Kate Winslet cabotinant pour un oscar dans Les Noces Rebelles de Sam Mendes – qui a pour vedette le talentueux Marlon Brandon, alors beau, jeune, inconnu et vivant. J’avoue avoir un peu peur, les films des années 50 m’ont rarement réussi, justement parce que le mental de cette époque m’est totalement étranger et qu’en général je ne comprends rien aux tenants et aux aboutissants de ces histoires et ces dialogues.
Et pourtant, j’ai rarement été aussi ému au cinéma. Ce film, à l’écriture exceptionnellement fine, définissant ses personnages par petites touches de dialogues, dégage une modernité que j’ai rarement croisée dans les films de cette époque. Brando y est pour quelque chose, pour beaucoup même, si Jean Gabin est connu pour pouvoir joué avec son dos, Brando lui joue avec l’intégralité de son corps, ce qui est nettement plus impressionnant. Il incarne ce personnage dur, sexuel et viril en diable au sens propre du terme, chaque coup d’œil transpire de la perversité séduisante nécessaire à la profondeur de l’histoire. Quelle claque ! Quel géni ! Le reste du casting est excellent aussi, mais il est difficile de ne pas être fade quand on joue face à un tel monstre qui choisi ce film en particulier pour se révéler. L’histoire est elle aussi étonnamment moderne et perverse, tournant sans aucune manière autour de l’importance de la sexualité, en confrontant la froideur languissante d’une relation platonique à la charnelle satisfaction d’une relation physique, mais aussi la manipulation et la dépendance qui en découle dans les deux cas. Tout est fait avec élégance, naturellement, des costumes au décor, chaque élément est maîtrisé et participe à l’installation de ce climat moite et instable. L’actrice principale, Vivien Leigh, rendue célèbre par son rôle dans le chiantissime Autant en Emporte de Vent s’expose dans de troublant monologues qui franchissent allègrement les limites de la folies et justifie son jeu qui de prime abord peut paraître un chouillat théâtrale mais qui, juxtaposé à la très belle musique du film se révèle un choix judicieux et courageux. La réalisation est aussi assez audacieuse, en transformant au fur et à mesure du film un appartement qui, de nid douillet devient prison, par petite touches subtiles et justifiées.
Pour en revenir à mon introduction, si ce film est objectivement excellent, le remettre dans son époque et dans le lot des films qui l’entouraient permet bien mieux de se rendre compte de son exceptionnelle qualité, de son écriture en dehors des modes et du temps qui étudie l’animalité de l’homme, une animalité qui dépasse les époques et les frontières. Remis dans son époque et la censure morale qui pouvait alors régnait, l’œuvre prend une toute autre dimension, libératrice, provocatrices avec un arrière goût d’interdit – le film a d’ailleurs connu quelques censures. Un film qui évite les émotions faciles et qui se prive de définir des bourreaux et des victimes… Ce qui sidère le plus dans ce film c’est qu’il y a 60 ans, on était capable d’utiliser au maximum ce kaléidoscope d’émotion qu’est le cinéma et que le temps n’a en rien terni le message ni la beauté de ce film, c’est d’ailleurs cette capacité à traverser le temps qui en fait un chef d’œuvre. A oui, au fait, ce film est Un Tramway Nommé Désir.

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