jeudi 4 février 2010

Règle #3: Se souvenir de la première fois




Le jeu de mots ou le parallèle est facile et pas nécessairement justifié, et pourtant, il est important de ne jamais oublier son premier contact avec les sièges en velours rouge d’une salle de cinéma, l’impression sur ses rétines encore innocentes des premières émotions sur grand écran. Le cinéma laisse au jeune spectateur apte à comprendre l’univers un goût qui dictera à jamais sa relation avec les salles obscures. Je ne parle pas ici de la première fois qu’on entre dans une salle en tant que gnard insupportable parce que nos géniteurs n’ont pas trouvé de nourrice bon marché. Ce genre de séance s’achève en général avant la fin parce que les parents ont cédé à la honte des réflexions de tout le reste de la salle quant aux gémissements/questions/fonctions intestinaux de leur progéniture, non je parle de ce premier souvenir, de cette première fois où l’on comprend que, non, le cinéma n’est pas seulement une grande salle avec plein de gens assis, c’est aussi et surtout un lieu de magie unique qui transporte dans des mondes qu’aucun livre en carton plastifié – qui constitue l’essentiel de la culture littéraire de la personne en question à ce moment de sa vie, ce qui laisse donc encore à mon colocataire l’occasion de vivre cette première fois cinématographique – n’a laissé présagé.

Malheureusement, comme souvent dans les premières fois, on a pas souvent le choix du menu, on prend ce qui vient parce qu’on n’a pas encore les moyens de choisir. Je m’adresse là donc aux personnes qui auront dans un futur proche l’occasion d’accompagner une personne pour ce qui sera, potentiellement, sa première fois, parce qu’ils récemment ont participé à l’effort global de protection de l’espèce en danger qu’est l’être humain. Le choix du film est d’une importance majeure et définira les tendances cinématographiques du cobaye pour les années à venir. Evitez donc les classiques mièvreries enfantines qui ont plus tendance à stériliser les ambitions intellectuelles d’autant plus que le grand prêtre en la matière vient d’ouvrir à nouveau ses studios d’animation classiques après quelques années de jachère. Le rêve s’obtient par la surprise, la force, l’irrévérence et l’iconoclasme, en aucun en faisant chanter en duo un animal de la ferme avec une princesse/femme au foyer.



Ma première expérience s’est passée en toute fin des années 90, j’avais 5 ans et mon idole était le bouton rouge de la télécommande qui semblait avoir infiniment plus de caractères que tous les autres, tout ornés de chiffres et de lettres qu’ils étaient. A mon entrée dans la salle, déjà, mon cœur battait plus vite, je pouvais ressentir que ce lieu était différent, unique, les gens assis autour de moi ne parlaient pas, ils se murmuraient des choses aux oreilles, ils ne se regardaient pas, ils faisaient face à une toile blanche. Puis la salle s’est éteinte, mais je n’ai pas eu peur, je savais que j’étais en sécurité, que ce lieu me protégerait parce que tout le monde soupirait de soulagement, parce que tout le monde souriait. Puis il y a eu des images, de la musique, de l’action et des dialogues. J’ai une histoire à la fois drôle et sérieuse, des personnages construits, grandiose et humain. Je n’ai pas tout compris et pourtant je ne ratais rien, je voulais garder toutes ces informations dans mon esprit à jamais parce que je n’avais jamais vécu quelque chose d’aussi extraordinaire, j’avais bien trop peur que cela ne soit qu’une opportunité unique – d’autant plus que le fait d’être confortablement assis tout en recevant une telle jouissance me paraissait plus que douteux, impossible - et il était hors de question que cela se perde.

Puis ça s’est fini, je suis sorti de la salle, et me suis aperçu que mon cœur ne s’étais pas calmé durant tout ce temps. Je ne saurais si j’ai parlé de mon expérience jusqu’à ce que mes cordes vocales se mutinent ou que mon père me dise de la fermer ou si je suis resté muet. Je ne saurais dire non plus comment nous sommes rentrés à la maison, ce que nous avons mangé… Je n’étais plus là depuis longtemps. Ce film, cette première émotion c’était face à ce qui reste dans mon cœur l’un des plus grands films d’aventures de l’histoire du cinéma, un chef-d’œuvre réalisé par Steven Spielberg en 1989 à une époque où il n’était pas obsédé par l’idée « géniale » de remplacer les armes à feu par les talkies-walkies. Je parle bien sûr du dernier épisode valable de Indiana Jones, Indiana Jones et la dernière croisade, merveilleusement porté par un Harrison Ford charismatique en diable et un scénario d’une richesse qu’on rencontre rarement au cinéma. Plus tard, après quelques dizaines de visionnages obsessifs de la VHS, je me détachais avec les années de l’émotion démultiplier de cette première fois pour découvrir l’œuvre pour ce qu’elle est, un hommage tendre et innocent à un cinéma aujourd’hui disparu, un cinéma d’action et d’aventure où l’humain était l’élément central de l’œuvre, où les dialogues avaient autant d’importance que les surprises visuelles, un cinéma léger et naïf qui transporte. J’ai aussi appris à me délecter de la performance tout en auto parodie de Sean Connery et de l’immense second degré qui confère à l’œuvre un arrière-goût gentiment culotté, en particulier cette scène de dédicace de Hitler.


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