vendredi 16 avril 2010

Règle #8 : Tuer son père

Le cinéma c’est presque comme la vraie vie. Les goûts et les relations qu’on entretient avec les différents intervenants du paysage cinématographique évoluent avec le temps, qu’il s’agisse de films, d’acteurs, de réalisateurs ou même simplement de lieux de pèlerinage. Le regard et l’affection qu’on porte à ceux-ci est un reflet de qui nous sommes à un moment précis de notre vie, mis à part l’affection qu'un esprit malade pourrait porter à Samuel le Bihan qui est le parallèle cinématographique du touche pipi avec le tonton dans la baignoire : c’est grave et malsain. Très malsain. Et comme dans la vraie vie, on a nos héros de jeunesse, en particulier un héros, quelqu’un que l’on va suivre, respecter, aduler, quelqu'un sur qui on peut compter, chez qui on croit se reconnaître ou tout du moins reconnaître ce que l'on aimerait être. Son père cinématographique. Mon père cinématographique était Tim Burton. J’ai bien conscience de la banalité de cette référence aujourd’hui, mais à l’époque, il y a presque 18 ans, ce n'était pas nécessairement une référence commune pour mes camarades de primaire.

J’ai découvert Edward aux main d’argent à 6 ans, je me souviens très bien de toutes les circonstances, nous l’avions loué dans un petit magasin de Voreppe, mon père n’était pas là, et nous l’avions regardé avec ma mère et ma sœur, et durant toute la semaine qui a suivi, à chaque fois que nous allions au magasin en question pour le rendre, nous renouvelions la location – je suppose suite à une instance plaintive et agaçante de ma part, mais cela je ne m’en souviens pas, alors je supposerais qu’un regard auprés de ma génitrice suffisait à la convaincre du bienfondé de ma requête - et ce jusqu'à ce que le gérant du magasin nous offre la VHS en question (je réalise à l'instant même que cet homme, que j'ai toujours pris pour quelqu'un d'une folle générosité devait en réalité louer illégalement des cassette pour s'en débarasser ainsi quand on connaît le prix d'une cassette pour vidéo club). Ce film me torturait littéralement, jamais je ne m’étais senti à ce point impliqué dans une histoire à la fois adulte et enfantin, noir et féérique, jamais je n’avais compris les enjeux dramatiques et sentimentaux d’une œuvre cinématographique au point d’avoir l’impression que j’étais, d’une manière ou d’une autre, impliqué dans cette œuvre, que ces enjeux ressemblaient aux miens. J’ai compris par la suite que c’est le propre d’un bon film, mais c’était une première pour moi.

Durant des années, je nourrissais une obsession maladive pour ce film, son univers, sa musique, ses personnages…je voulais littéralement être Edward. Plus tard j’ai découvert, dans l’ordre, le sombrement popesque Batman, le foutraque Beetljuice et le subtilement glaçant Batman Return, chacun de ces films ayant eu un impact équivalent que le premier sur mon jeune esprit malléable. Ne pouvant clairement pas désirer d’être à la fois un pantin aux doigts tranchants et au cœur d’artichaut, un justicier masqué, un bio exorciste dégueux et un justicier masqué de nouveaux, mais un peu plus sombre, il fallait que je trouve un dénominateur commun à tout cela. Tim Burton. Comme vous l’aurez remarquez, je parle d’une époque où Johnny Depp n’était pas l’acteur principal de toutes les œuvres de l’hurluberlu de Burbank, sinon, mon choix aurait probablement été différent. J’ai donc par la suite surveillé la carrière du réalisateur, chacun de ses films retentissait dans mon cœur comme une lettre d’un père à l’autre bout du monde. Une lettre pleine d’artifices, de freaks et de mélodies sucrées mais une lettre qui m’était personnellement destinées et que moi seul pouvait décrypter. Tim Burton me connaissais et faisait des films pour moi. C’était évident.

J’en viens donc à mon sujet du jour, qui m’est venu après une vision du pathétique dernier film du réalisateur, Alice au pays des merveilles. Je ne ferais pas ici une critique détaillée, ça n’en vaut pas la peine. Sachez juste que la vacuité du scénario et des dialogues n’a d’égale que l’insupportable prestation de Johnny Depp. Le rythme est plat, l’esthétique grossier, les acteurs grotesques, la morale choquante. Le film ressemble au résultat de l’union consanguine entre Star Wars episode I et le monde de Narnia. Mais ce film nous amène surtout à un constat alarmant : si l’on excepte son tendre et nostalgique Big Fish, cela fait 10 ans que Tim Burton n’a pas fait de films intéressants. Et si au début on se disait qu’on jugeait plus sévèrement ses films parce qu’on avait des attentes envers lui, sa dernière œuvre est d’autant plus mauvaise que, même sans attente, on ne peut que juger le film mauvais. Pire on s'apperçoit progressivement que l'on a plus d'attente envers les films de ce wannabe businessman déguisé en hirsute. Même sans passion ou d'intérêt particulier pour le cinéma, on ne peut que resté silencieux face à ce désastre en 3D. On assiste aux tribulations graphiques d’un auteur qui n’a non seulement plus rien à dire mais qui, au lieu de se répéter ou de s’arrêter, a décidé de faire tout ce qu’il détestait.


Tim Burton est devenu un pu**in de pourceau d’Hollywood, chacun de ses films le soulignant de plus en plus clairement. Celui qui jadis se battait pour montrer un cinéma de freaks and geeks, pour développer des personnages anti commerciaux et des univers personnels réalise aujourd’hui des œuvres qui semblent uniquement là pour pouvoir créer des attractions et des poupées. Comment ne pas être envahi d’une nausée fulgurante quand on voit que son dernier films est utilisé comme matériel publicitaire par Jennifer et la BNP ? Comment ? Alors, disons-le une bonne fois pour toute, Tim Burton est un has been, au sens littéral. Cela ne retire rien à l’affection et au respect que je porte à ses œuvres des années 90, mais cela porte un sérieux coup au respect que j’ai pu lui vouer en tant qu’artiste. Pire qu’un has been, c’est un vendu, un voleur. Souvent, par habitude ou peur, on ne remet pas en cause nos idoles, nos modèles, parce que cela peut remettre en cause beaucoup trop de choses quant à soi même, son identité propre. On pardonne trop souvent à ceux qui ont été talentueux, on accorde trop souvent au titre d’auteur une valeur permanente, mais il n’en est rien. Tim Burton a perdu son mojo et est devenu un pion à la solde d'hollywood.

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