mercredi 30 juin 2010

Règle #11 : tendre la joue

Aller au cinéma n’est nécessairement de tout repos, au contraire, c’est souvent solliciter des sentiments et sensations qui nous sont inaccessibles dans la vie ordinaire, soit parce qu’inatteignable (par exemple, vivre une romance avec Elizabeth Banks, Anna Faris ou Leslie Mann quand on a le physique aussi généreux que disgracieux de Seth Rogen) soit parce que le confort occidental et le bon sens nous en protègent (par exemple, fuguer le jour des funérailles de son beau père afin de mettre sa grossesse juvénile sur le dos du petit ami de son frère et lui soutirer 10 000$... oui, j’ai récemment vu le dévergondage cinématographique de Christina Ricci qu’est Sexe et Autres Complications de Don Ross). Le cinéma, plus que tout autre art, par son pouvoir d’implication et sa capacité et donner une profondeur réaliste et palpable à n’importe quelle situation, peut réellement être une expérience à la limite du physique qui justifie que l’expression « se prendre une claque » soit, dans ce contexte précis, l’une des plus positives qui soit. Ces claques cinématographiques, cependant, se méritent et se recherchent. Elles se méritent, car elles ne peuvent pas être appréciées dans leur pleine complexité par un public béotien, et se recherchent, car, après tout, si on va au cinéma, ce n’est pas pour passer un joyeux moment et ressortir de la salle comme on en est rentré. Si c’était le cas, peu de gens seraient prêts à mettre 10 € dans le gaspillage de 2 heures de leur vie. Le fait est que le commun des mortels n’a souvent pas conscience qu’il recherche sa claque.

J’ai entamé très jeune cette recherche perpétuelle de la claque. Ce chemin, semé de déceptions, m’a tout de même amené à découvrir des chefs-d’œuvre tels que les classiques Orange Mécanique, Fight Club, Taxi Driver ou Blade Runner, mais aussi quelques perles bien cachées, comme cette sublime métaphore de l’adolescence qu’est Ginger Snaps de John Fawcett. Les plus grosses claques viennent, comme dans la vie, par surprise et vous étalent au sol sans vous donner aucune chance. C’est de l’un de ces chocs cinématographiques à la limite du physique don je veux parler aujourd’hui.
Tout à commencer comme une soirée qui n’allait pas mener à grand-chose (c'est-à-dire qu’après un bar entre amis, nous avons décidé d’aller au cinéma voir Harry Potter je ne sais combien). Pourtant, une fois n’est pas coutume, l’alcool ne m’avait pas assez ramolli pour me contenter de suivre le groupe tel un mouton de Panurge et, tel un chien d’aveugle ayant senti du bacon frais, je décidais de n’en faire qu’à ma tête et de boycotter cette énième suite commerciale et insipide d’un roman adapté bien trop tôt à l’écran. C’était il y a un an, très exactement, et je choisis d’aller, seul, voir Bronson de Nicolas Winding Refn. Pourquoi ? Parce que la bande-annonce que j’avais vue avant Coraline de Henry Selick dégageait un potentiel de provocation et de violence brute tout à fait satisfaisant, parce que je m’en suis toujours voulu de ne pas avoir le courage de voir la trilogie Pusher du même réalisateur, mais surtout parce que je ne voulais pas aller voir l’aventurier d’un sorcier binoclard tête à claque où la moitié de l’industrie de cinéma britannique vient violemment cachetonner.

Vous l’aurez compris (non, je ne parle pas de mon obsession de vouvoyer mon absence de lecteurs) Bronson a été une claque. Une très grosse claque. De celles qui, déjà, vous font dessouler dans les 5 premières minutes du métrage, et vous tiennent en haleine jusqu’à la conclusion. Pas parce que l’histoire est prenante, pas grâce à des scènes d’action hors du commun ou des dialogues écris au cordeau, pas même parce qu’on partage les souffrances et/ou espoirs du personnage central, non (d’autant plus qu’aucune des ces raisons ne s’appliquent à ce film, car il est sobrement dépourvu de tous ces aspects) seulement parce que le film tout en désinvolture, s’annonce comme un chef-d’œuvre intemporel. Bronson fait parti de ces bobines qui donnent l’impression de découvrir ce qu’es réellement un film, même après des années de cinéphagie intente. Gratifiée d’une réalisation qu’on peut aisément qualifiée de kubrickienne (en particulier ces travellings phénoménaux dans l’asile), d’une photographie organique à souhait, d’un acteur principal qui donne littéralement corps à son personnage et d’un scénario qui se fout littéralement des règles du cinéma classique, le film se concrétise comme un coup dans l’estomac. Ici, même s’il s’agit d’un film sur un prisonnier tristement connu, jamais on ne cherche à en faire une victime, jamais on ne voit poindre une critique du système ou une victimisation du personnage, jamais on ne justifie rien, parce que ce personnage n’a pas besoin de cela.


Ce film n’est pas réellement la biographie d’un prisonnier ultra violent qui a passé plus de temps à se râper la peau du menton sur les barreaux de sa cellule d’isolement qu’à commettre des crimes. Il s’agit d’un film sur l’art et les artistes, d’un film sur ce que l’on doit sacrifier d’humanité et de bon sens pour réaliser un chef-d'œuvre, sur l’absence de compromis que nécessite la confection ou la réalisation d’un objet artistique digne de ce nom. Ce sou texte, prenant et déchirant, est visible dans la réalisation et le montage qui, volontairement, cueille le spectateur à contre pied, en permanence, avec ces ellipses, ces contre temps, ces apartés débordantes d’inventivités, mais aussi dans le scénario qui transforme la violence qui anime Bronson comme une dévorante nécessité de créer par la destruction. Enfin, ce sou texte se voit dans l’investissement physique de l’acteur principal, Tom Hardy, jusque-là inconnu au bataillon qui, d’un physique de jeune premier, s’est transformé en 3 semaines en montagne de muscle terrifiante, fascinante et inhumaine.

Bronson fut une grosse claque quand je l’ai découvert il y a un an. Elle fut encore plus grosse quand je l’ai revu, il y a une semaine, en DVD. Je n’aime pas les biopics ou les histoires vraies, qui résonnent souvent plus comme des arguments marketings que quand des partis pris artistiques. Mais Bronson n’est pas un Biopic, c’est bien plus que cela. C’est la non-histoire vraie du plus grand génie destructeur que l’Angleterre a porté.

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